Le poète tunisien Adam Fathi écrit « La parole du poète » à l’occasion de la Journée mondiale de la poésie, le 21 mars 2026.

Célébration de la Journée Mondiale de la Poésie du 21 mars 2026
À l’occasion de la Journée Mondiale de la Poésie, le 21 mars 2026, la Maison de la Poésie au Maroc a demandé au grand poète tunisien Adam Fathi de rédiger le texte intitulé « Parole du Poète », une tradition de notre institution que nous renouvelons chaque année pour rappeler l’importance de la poésie et le besoin qu’en a l’humanité à travers toutes les époques et en tous lieux.
Nous publions ici la parole du poète Adam Fathi, accompagnée de l’affiche des célébrations de cette année, qui s’appuie sur une photographie signée par l’artiste photographe Mustapha Meskine.
Parole du Poète :
Adam Fathi
« Les poètes donnent une voix à tout… même au silence. »
Encore une fois, nous célébrons la poésie alors que les tambours de la guerre résonnent et que les catastrophes s’enchaînent, dissimulant les voix des poétesses et poètes dans du non-sens, si bien que la célébration semble être une ruse guerrière.
Encore une fois, le monde fête la poésie pendant que ses praticiens souffrent comme leurs peuples, payant le prix fort. Et qu’y a-t-il de surprenant ? La poésie n’est pas faite pour être sans coût. En fait, son coût semble parfois la porter vers le domaine du suspect. C’est pourquoi, peut-être, on célèbre la poésie en oubliant les poètes. Ils refusent le service. Ils méprisent les chiffres. Ils ne reconnaissent pas le profit. Ils ne produisent pas de drones. Non, ils font quelque chose de bien pire : ils regardent là où les autres détournent le regard. Ils écoutent lorsque le silence s’installe. Ils doutent, interrogent et défendent la beauté et la liberté. Ils pratiquent la folie la plus dangereuse : l’insurrection de la vision. Ils remarquent une enfant sous les décombres, refusant de la considérer comme un dommage collatéral. Ils prennent conscience d’une forêt en feu, rejetant l’idée d’une erreur écologique. Ils prennent acte d’un meurtre, refusant de le concevoir comme un ciblage. Ils plongent dans leur culture populaire et sèment des mines dans les langues du monde. À cause de tout cela, les institutions ne les aiment pas et les punissent parfois en les occultant, célébrant la poésie, croyant qu’elles se moquent d’eux. La vérité, c’est qu’ils se protègent de tout cela, car ils ont compris dès le départ qu’ils ne récoltent de la poésie que leurs pertes en chemin. Nous devons les écouter.
La poésie ne tombe pas des cimes de l’Olympe. Elle naît dans les cœurs de ceux qui avancent sur le pont enflammé entre la réalité vécue et celle prête à être inventée, cueillant les fleurs de la joie dans la douleur avant que l’imaginaire ne se calcine. Il n’y a pas de liberté qui ne commence par la libération de l’imaginaire. Et la poésie est l’herbe de la liberté, elle trempe le langage dans l’humain et empêche la vie de se cantonner entièrement à la réalité algorithmique. Mais c’est le poète qui le dit avec son corps en envahissant la ville avec un poème. Le poème ne sauvera pas la ville, nous le savons. Il ne purifie pas l’air. Il ne ramène pas les glaciers à leur jeunesse. Mais il peut glisser dans le langage comme une graine dans une fissure du béton, transformant la fissure en pâturage, faisant surgir les poètes tel des herbes sauvages ou des lucioles délicates. Il n’y a pas d’arme pour la poésie plus puissante que la fragilité des poètes, qui les empêche de perdre leur humanité en des temps de sauvage déshumanisation. En ce siècle encombré de robots froids et d’hommes cannibales, la poésie pourrait devenir le dernier acte de résistance. La dernière activité humaine dans la guerre des machines. Nous le savons.
Nous savons aussi ceci :
La guerre n’a pas peur des poètes,
Mais elle a un peu peur d’eux.
Peut-être suffisamment pour tenter de les faire taire,
C’est pourquoi les poètes donnent une voix à tout, même au silence.




