L’ibnoun de la nuit : entre hier et aujourd’hui, un spectacle holographique qui émerveille le public de Casablanca.

Aïcha Bouzarar : écrivaine et chercheuse en médias
L’annonce de la première mondiale de la tournée « Halime » en hologramme à Casablanca constitue un moment clé dans la relation du public marocain avec la mémoire artistique arabe, où la nostalgie rencontre la technologie dans une expérience artistique sans précédent. Près de cinquante ans après la disparition d’Abdel Halim Hafez, l' »oud » revient sur scène, mais cette fois sous une forme numérique soulevant des questions esthétiques, légales et culturelles profondes.
Il est impossible d’évoquer la voix d’Abdel Halim Hafez à Casablanca, même par hologramme, sans que l’ombre du roi Hassan II ne s’invite dans nos mémoires, lui qui fut l’un des principaux soutiens de la culture arabe de son époque. Les concerts de l’oud au Maroc dans les années 1960 et 1970 faisaient partie d’un tableau plus large, où la musique servait d’outil de diplomatie douce, exprimant les émotions arabes entre Le Caire et Rabat. Aujourd’hui, alors que la technologie reconstitue ce moment, il semble s’agir d’une double évocation : non seulement celle d’une voix légendaire, mais également d’une période politique et culturelle où l’art bénéficiait d’un soutien direct de l’État, véhiculant des messages dépassant le simple divertissement pour construire une symbolique commune. Ainsi, la représentation holographique se transforme d’une simple expérience artistique en un véritable acte de résurrection d’une mémoire collective, où l’art se mêle à la politique et la nostalgie à l’histoire.
Entre fidélité à la mémoire et limites de l’innovation :
La tenue de ce spectacle au complexe Mohammed V le 10 avril 2026 s’inscrit dans une tendance mondiale croissante de célébration des figures artistiques disparues à travers la technologie holographique. L’idée, à son essence, n’est pas simplement de retrouver des archives musicales, mais de « créer » à nouveau une présence artistique complète, interagissant avec le public et accompagnée d’une performance live d’orchestre sur scène. Cette approche transforme le concert d’un simple hommage traditionnel en une expérience sensorielle complexe, où la voix originale se mêle à la performance musicale en direct, et où un nouveau moment artistique est construit sur les ruines de la mémoire.
Cependant, cette transformation soulève une question centrale : assistons-nous à une résurrection de l’art ou à sa reproduction selon la logique du marché et de la technologie ?
L’hologramme, malgré sa capacité à émerveiller, reste une représentation numérique qui peut manquer de la spontaneité et de l’improvisation qui caractérisaient les concerts originaux d’Abdel Halim.
Le Maroc et le contexte d’ouverture à la technologie artistique :
Cet événement ne se déroule pas dans un vide, mais s’inscrit dans un parcours qui commence à prendre forme au Maroc, surtout après des expériences similaires lors de grandes manifestations comme le festival Mawazine en 2025. Ce mouvement reflète une volonté manifeste de moderniser l’offre culturelle et d’attirer un nouveau public, notamment les jeunes qui évoluent dans un environnement numérique et recherchent des expériences interactives dépassant le cadre classique des concerts.
Dans ce contexte, Casablanca apparaît comme un candidat idoine pour devenir une plateforme régionale accueillant ce type de spectacles, compte tenu de son infrastructure et de son poids culturel et économique. De plus, choisir une œuvre liée à une mémoire arabe partagée confère à l’événement une dimension allant au-delà du local vers un public plus large.
La problématique des droits et de la propriété symbolique :
Malgré l’engouement artistique et médiatique, le projet n’est pas exempt de controverses juridiques, la famille de l’artiste ayant exprimé des réserves quant à l’utilisation de son image et de son héritage artistique. Ce débat illustre une problématique croissante à l’ère de l’intelligence artificielle et des hologrammes : qui possède l’image de l’artiste après sa mort ? Un simple contrat légal suffit-il à justifier sa réinterprétation numérique ?
La question ne touche pas seulement aux droits de propriété intellectuelle, mais aussi à ce que l’on pourrait appeler la « propriété symbolique » de l’artiste, c’est-à-dire son image dans l’esprit du public. Abdel Halim n’est pas qu’une voix, mais une expérience humaine et artistique liée à une époque et un contexte historique précis ; le présenter en dehors de ce cadre pourrait susciter des sensitivités chez ses admirateurs.
Expérience artistique ou produit de divertissement ?
Le spectacle proposé tente de combiner deux éléments : l’émerveillement technologique et la profondeur émotionnelle. Toutefois, son succès dépendra de sa capacité à trouver un équilibre délicat entre les deux. Si la technique prend le pas sur l’émotion, le concert pourrait se transformer en un spectacle visuel dépourvu d’âme. En revanche, s’il réussit à évoquer l’essence de l’expérience d’Abdel Halim, il pourrait ouvrir la voie à une nouvelle forme de concerts musicaux dans le monde arabe.
Le concert « Halime » en hologramme représente plus qu’un simple événement artistique ; il constitue un véritable test pour la capacité de la technologie à redéfinir notre relation avec le passé. Entre nostalgie et innovation, entre art et loi, le public se retrouve face à une expérience qui l’invite non seulement à apprécier, mais aussi à s’interroger : la technologie peut-elle redonner vie à l’art, ou le façonne-t-elle selon de nouveaux critères qui pourraient modifier son sens originel ?




