Hicham Bourjaoui, professeur de droit public : Le « mercato politique » révèle la transformation des partis d’une approche de simple attraction de personnes à celle de la construction de talents.

À l’approche des élections législatives, la compétition entre les partis politiques s’intensifie, en particulier parmi les composantes de la majorité gouvernementale actuelle. Dans un contexte où le phénomène de migration des élus et des acteurs entre les organisations politiques s’impose dans le paysage, le terme « marché politique » s’affirme fortement pour décrire la dynamique partisane avant les échéances électorales.
Hicham Barjaoui, professeur de droit public à l’Université Mohammed V de Rabat, estime que l’emprunt du terme « mercato » du monde du football n’est pas anodin, car la compétition électorale ne commence pas, en réalité, avec le lancement de la campagne officielle, mais bien avant, à travers la course des partis pour attirer les notables, les élus et les personnalités capables de mobiliser et de se faire entendre au sein des circonscriptions électorales.
Barjaoui considère que la migration politique devient, dans ce sens, l’un des aspects les plus marquants de ce qu’il appelle « le moment électoral ». Il souligne cependant que ce phénomène ne doit pas être réduit à de l’opportunisme individuel et qu’il n’est pas exclusivement marocain. Selon lui, cela reflète un changement plus profond dans la fonction des partis politiques contemporains.
Plus la conquête ou le maintien d’un siège électoral devient un objectif mesurable, explique le professeur, plus la capacité électorale des candidats tend à surpasser, même temporairement, leur attachement à l’identité idéologique du parti. Cela transforme le « mercato politique » en un indicateur du déplacement d’une partie de la concurrence entre partis, du domaine des différences idéologiques et programmatiques vers celui de la capacité à attirer des personnes et des ressources électorales.
Dans le cas marocain, Barjaoui note que l’identité idéologique, malgré son importance dans la description de la pluralité partisane, semble avoir moins d’influence dans la définition des alliances gouvernementales. Les différences qui émergent lors de la préparation des élections ne conduisent pas nécessairement à un changement des grandes orientations de l’État.
Dans ce contexte, Barjaoui évoque ce qui a été dit dans le discours royal à l’occasion de la Fête du Trône concernant la continuité des politiques publiques et la distinction entre le temps gouvernemental et le temps de l’État, considérant que cette distinction porte deux significations : la première est liée à la garantie de la continuité de l’État, et la seconde représente, selon lui, un appel aux partis politiques à concentrer leur compétition sur la présentation de programmes électoraux réalisables, plutôt que de limiter la concurrence à des calculs électoraux conjoncturels.
Le professeur de droit public souligne que le paysage politique marocain se distingue, sur ce point, de certaines expériences occidentales qui se caractérisent par un degré plus élevé de discipline et de stabilité en rapport avec les références historiques et idéologiques des partis. Au Maroc, des formations avec des programmes ou des références divers peuvent former des alliances aboutissant à une majorité gouvernementale hétérogène sur le plan politique.
Ainsi, Barjaoui conclut que la formation des gouvernements au Maroc est largement influencée par deux facteurs : le nombre de sièges obtenus par les partis, d’une part, et les résultats des négociations politiques qui suivent les élections, d’autre part. Cela rend le facteur conjoncturel et comptable très présent dans l’architecture de la majorité gouvernementale.
Le professeur universitaire ne voit pas cette problématique comme étant exclusive au Maroc. Il argue que la priorité donnée aux considérations immédiates lors de la formation de la majorité gouvernementale est une caractéristique de plusieurs systèmes politiques fonctionnant selon une logique parlementaire, bien que dans des degrés variés.
Sur le plan théorique, Barjaoui relie le phénomène du « mercato politique » au concept de « parti attrape-tout » (Catch-all Party), développé par la science politique pour décrire les partis cherchant à élargir leurs bases électorales en s’éloignant des déterminations idéologiques strictes et en attirant des segments sociaux et électoraux plus diversifiés.
Selon cette approche, l’efficacité électorale devient parfois plus importante que l’engagement strict à une référence idéologique, ce qui amène les transferts individuels entre les organisations politiques, pour Barjaoui, à transcender l’idée de mobilité individuelle pour refléter une transformation dans la nature même des partis, qui évoluent vers des organisations cherchant à élargir leur présence et à renforcer leur capacité de compétition électorale.
Cependant, Barjaoui soutient que le défi ne doit pas se limiter à attirer des notables et des élus capables de rassembler des voix, mais doit également s’étendre à l’attraction des compétences capables de gérer des dossiers publics complexes, notamment face à l’augmentation des interconnexions entre les problématiques internes et les évolutions internationales.
Il considère que les partis affrontent aujourd’hui un défi qui dépasse la logique de la concurrence électorale traditionnelle, incarné par la capacité à proposer des « compétences publiques » ou politiques capables de conjuguer connaissance technique et compréhension des attentes sociales, afin de rendre la décision publique plus humaine, claire et communicable avec les citoyens.
Cela ne signifie pas, selon le conférencier, placer le politique en opposition au technicien. Au contraire, le parti moderne doit, selon lui, être capable de découvrir les compétences techniques, de les attirer puis de les intégrer dans l’action politique. Ce qu’il faut, ce n’est pas de se défaire de l’expertise spécialisée ou de la soumettre à une logique partisane étroite, mais plutôt de la transformer progressivement en une compétence politique capable de concilier différents intérêts et de traduire l’expertise technique en choix et politiques compréhensibles pour le citoyen.
Barjaoui explique que le technicien engagé dans l’action politique peut apporter au parti une connaissance précise des politiques publiques et des outils de mise en œuvre, tandis que le parti, en retour, lui fournit ce que l’administration seule ne peut pas offrir : une lecture politique des attentes sociales et la capacité de les représenter au sein des institutions.
Ainsi, le professeur universitaire voit que le véritable défi ne réside pas seulement dans la distinction entre le « recrutement administratif » et le « recrutement politique », mais dans la capacité des partis à façonner ce nouveau type de leadership. Selon lui, le parti moderne ne peut plus se fier uniquement à l’ancienneté dans l’activité partisane, à la notoriété électorale ou à la capacité de mobilisation territoriale pour choisir ses cadres. Il doit transformer les compétences disponibles au sein de la société en compétences politiques capables de gérer les affaires publiques.
En fin de compte, Barjaoui inscrit le « mercato politique » dans un contexte plus large que celui de la simple migration des élus d’un parti à un autre. Pour lui, la concurrence partisane retrouve son véritable sens lorsque l’on passe de la recherche de sièges et de voix à la concurrence sur la qualité des programmes, la capacité d’attirer des compétences et les qualifications politiques, afin de se traduire en une offre gouvernementale claire.
Étant donné que le « mercato » s’impose comme un titre de la dynamique qui précède les échéances électorales, la question cruciale, selon cette analyse, n’est pas seulement celle de l’identité des individus qui migrent d’un parti à un autre, mais aussi celle de la capacité des partis à évoluer d’une logique d’attraction personnelle vers une logique de production d’élites capables de proposer des réponses politiques et managériales adaptées aux attentes de la société et aux complexités de la prochaine étape.




