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Détails du dernier rêve : Abdellah Wahab El Rami mise sur le roman interactif et la plurivocité

Le écrivain Abdelwahab Rami inaugure avec son roman récemment publié, intitulé « Détails du dernier rêve », un tournant qualitatif dans son parcours littéraire et narratif, s’enfonçant dans une expérimentation consciente qui établit des ponts entre le récit et la réalité en s’appuyant sur de nouvelles approches.

La roman, éditée par la maison d’édition Bayt Al-Hikma (336 pages), a été signée récemment par l’auteur dans le cadre de la 31e édition du Salon international de l’édition et du livre de Rabat, témoigne d’un double ancrage dans le domaine de la création romanesque et des sciences de la communication, qu’il enseigne depuis de nombreuses années à l’Institut de presse et de communication. Cette dualité a donné naissance à un texte hybride transcendant les genres, reflétant un travail approfondi tant sur le plan formel que structurel, et stimulant une lecture éveillée.

Rami construit l’imaginaire de cette œuvre en s’appuyant sur les acquis des sciences de la communication, créant des portraits profonds et multidimensionnels de personnages en quête de leur place dans le monde. Le roman présente ses personnages principaux, avec Wasila, le pivot d’un réseau relationnel où se trouvent son collègue Amin, et son amie Rjaâ… ainsi que d’autres personnages. L’espace principal de l’intrigue est le siège de la société de publicité où travaillent Wasila et Amin. Cependant, les relations orchestrées par l’auteur entre ces personnages prennent de l’ampleur, s’érigeant en une fenêtre sur le théâtre de la vie et en un microscope qui scrute les détails de l’être, renversant les angles de vision sur la vérité multiple.

Après « Une année entre deux trains », « L’employé » et « La colline des bleuets », Rami propose dans « Détails du dernier rêve » un roman interactif, conçu pour être lu par des personnes qui se sont engagées, consciemment ou non, dans une structure de nouvelles relations à travers les réseaux sociaux. C’est son œuvre narrative la plus mûre en termes de conception de la vie et du roman, confie-t-il à l’Agence de presse marocaine.

Il s’agit d’un roman argumenté dans le cadre d’une thèse plus large, sur lequel l’écrivain a travaillé avec de nouveaux éléments. Il a tiré parti des esquisses liées aux sciences de la communication, son domaine de recherche et d’enseignement, et les a traduites dans la création d’un roman interactif sur papier. En effet, la consommation intellectuelle et émotionnelle dans le monde d’aujourd’hui passe par les réseaux sociaux. Par conséquent, l’enjeu était de préparer le texte romanesque comme une conception, particulièrement à travers sa structure, pour s’adapter à ces évolutions.

Rami utilise le pluriel des voix pour animer les situations et éclairer les références des personnages, leurs structures psychologiques et leurs situations sociales, leurs traumatismes hérités, leurs refoulés et leurs rêves impossibles. La vérité relative se forme parfois par la voix du narrateur, d’autres fois par celle de l’écrivain. L’auteur ouvre un espace de commentaires externes, de conseils et de notes pour diversifier la vision et relativiser la réalité. Les références extérieures proposées par Rami sont d’une importance égale au texte principal, qui gravite autour de l’amour, de la position sociale et des relations humaines…

Rami part du constat que la communication entre les individus dans la vie ordinaire n’est pas linéaire, contrairement à ce sur quoi repose le roman traditionnel. Il a donc dû redonner au récit son naturel en fragmentant le dialogue et en permettant l’afflux d’idées et d’interpénétrations, ainsi que des dialogues internes et des récits annexes qui donnent naissance à des parcours adjacents se déversant dans le grand fleuve de la vie et de la philosophie de l’existence.

Le désordre est une partie intégrante de la communication quotidienne entre les gens. C’est un désordre organisé qui se connecte aux relations au sein de la société à l’ère post-humane, comme le dit Rami. Ainsi, le discours dans le roman est disputé par plus d’un narrateur, chacun ayant sa propre perspective et son angle d’approche de la réalité. La voix du narrateur, celle de l’écrivain, et les personnages eux-mêmes produisent une voix multiple, la voix audible et la voix intérieure qui éclaire les profondeurs et les rêves.

De ce point de vue, c’est un roman de pluralité des genres, où il emprunte des techniques d’investigation sous une forme mentale, et utilise le récit fonctionnel ainsi que des techniques d’enquête, tout en les fusionnant dans le langage du récit littéraire.

L’écrivain et journaliste Abdel Samad Bencherif, dans ses réflexions préliminaires sur le roman « Détails du dernier rêve », note que l’expérience d’écriture s’appuie ici sur une conscience aigüe de la problématique de l’existence, se basant sur l’hypothèse que la vie n’est pas un parcours linéaire, mais le fruit d’un conflit et d’une harmonie entre les opposés. Dans cette œuvre, l’existence ne se réalise que par le biais de la logique de la « relativité », où il n’y a pas de place pour l’absolu, ce qui rend la trame narrative animée par un espace de contradictions vitales qui insuffle au texte son pouls philosophique, son esthétique et sa profondeur contemplative.

Il constate que le roman offre une dissection précise de modèles humains vivant leurs propres luttes, à l’instar de Wasila qui représente un personnage complexe symbolisant les échecs et les pertes ainsi que l’impasse du choix, résultant d’une représentation mentale ancrée de l’homme depuis l’enfance. Amin oscille entre l’engagement dans des expériences amoureuses et un repli contemplatif, incarnant une position existentielle réservée. Tandis que Rjaâ représente l’antithèse de Wasila ; elle est un personnage vibrant de vie, célébrant le présent et saisissant chaque instant pour le plaisir et le partage.

L’adoption par le roman de la pluralité des voix, selon Bencherif, vise une gamme d’objectifs et de finalités, où le narrateur ne détient pas la vérité, et la vision narrative se transforme en propriété commune entre les personnages du roman. Cette pluralité ne reflète pas seulement la diversité des points de vue, mais ancre également la relativité de la vérité, contribuant à la construction d’un texte ouvert aux possibilités d’interprétation.

Et la roman « Détails du dernier rêve » ne se limite pas à un seul langage, mais fonctionne avec une pluralité de niveaux d’expression servant la construction dramatique, où la langue oscille entre le romantisme onirique dans des espaces intimes et des contextes émotionnels, et le style direct dans le suivi des faits et des parcours. Le langage philosophique sert de fil conducteur tirant la sagesse de la souffrance de l’existence et du vide intérieur. Le langage étrange confère une touche mythique aux événements, en particulier ceux qui s’étendent dans les profondeurs de l’histoire.

Selon Bencherif, c’est un monde qui se forme, issu d’un réseau complexe de relations, de positions et de sentiments : succès et échecs, fidélités et trahisons, fractures et rêves différés. Un roman interactif par excellence, redéfinissant les grandes questions existentielles dans un cadre créatif ouvert, misant sur l’intelligence du lecteur et sa capacité à interpréter et à reconstruire.

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