Ali Alaoui, Analyste Financier : Le Programme Financier du Gouvernement Mansouri… Des Chiffres Ambitieux et un Défi Ardue

Ali Al-Alaoui : Analyste financier
Lecture analytique : Entre la promesse d’une croissance de 5 % et le contrôle du déficit budgétaire à 3 %, ainsi que la réduction de l’endettement, se pose la question fondamentale des sources de financement et des conditions nécessaires pour transformer les objectifs annoncés en résultats tangibles.
La portée du volet financier du programme gouvernemental présenté par la cheffe du gouvernement, Fatima Zahra Mansouri, devant le parlement ne réside pas uniquement dans l’ampleur des chiffres qu’il contient, mais dans la faisabilité de ces chiffres et la capacité de l’État à concilier le maintien des équilibres macroéconomiques avec le financement des engagements sociaux et d’investissement pris par le gouvernement pour la période 2026-2031.
Le programme gouvernemental a fixé un certain nombre d’objectifs économiques et financiers, parmi lesquels figurent un taux de croissance annuel moyen de 5 % durant la période 2027-2031, un contrôle de l’inflation à 2 %, un déficit budgétaire limité à 3 % du produit intérieur brut (PIB), et la mise de la dette publique sur une trajectoire descendante pour atteindre environ 62 % du PIB d’ici 2031.
Ces objectifs représentent, en apparence, une tentative de concilier la stimulation de l’activité économique et le redressement des finances publiques. Cependant, leur évaluation nécessite de dépasser le discours des engagements pour discuter des conditions économiques et financières nécessaires à leur réalisation.
Croissance de 5 %… D’où viendra la valeur ajoutée ?
La croissance économique est le principal levier sur lequel le gouvernement compte pour élargir les ressources financières de l’État, améliorer les opportunités d’emploi et alléger la pression sur le budget. En effet, l’augmentation du PIB peut contribuer à accroître les recettes fiscales sans nécessairement augmenter les taux d’imposition, tout en aidant à améliorer le ratio de la dette par rapport au PIB.
Cependant, l’objectif d’une croissance annuelle moyenne de 5 % en soi ne suffit pas à déterminer la nature de la transformation économique attendue. La question la plus pertinente concerne les sources de cette croissance : viendra-t-elle principalement des investissements publics et de projets majeurs, ou d’une expansion de la production industrielle, d’une amélioration de la productivité des entreprises, du développement des exportations et du renforcement de la valeur ajoutée locale ?
Il est nécessaire de préciser les secteurs qui conduiront cette croissance, le volume de leur contribution et leur capacité à créer des emplois durables et à améliorer le revenu des ménages.
De plus, la croissance ne se mesure pas uniquement par son ampleur, mais par sa capacité à répartir ses bénéfices entre les régions et les catégories sociales, à réduire le chômage et à élargir la base de production nationale.
Par conséquent, atteindre l’objectif de 5 % nécessite de lier les investissements annoncés à des indicateurs précis, couvrant la productivité, l’emploi, les exportations et les investissements privés, plutôt que de se contenter de fixer un taux de croissance cible à la fin.
Déficit budgétaire… L’équation de financement difficile
Le gouvernement s’engage à maîtriser le déficit budgétaire à 3 % du PIB, un objectif directement lié à la capacité de l’État à contrôler ses dépenses et à mobiliser des ressources supplémentaires et durables.
Cependant, cet engagement soulève une question fondamentale : comment financer les programmes sociaux, les investissements publics et les nouveaux engagements tout en maintenant le niveau de déficit ciblé ?
La réponse dépend d’un ensemble de facteurs, parmi lesquels l’évolution des recettes fiscales, le contrôle des dépenses courantes, le coût du service de la dette et la rentabilité des investissements publics, sans oublier les évolutions économiques internes et externes.
Le programme mentionne l’élargissement de la base fiscale, l’amélioration de l’efficacité des dépenses publiques, l’exploitation de l’effet de la croissance économique, et le renforcement de la contribution des entreprises publiques. Ce sont des orientations qui pourraient contribuer à soutenir les équilibres financiers, mais leur efficacité dépendra de la clarté des mesures, des délais d’exécution et du volume des ressources qu’elles fourniront effectivement.
Par exemple, l’élargissement de la base fiscale ne doit pas se traduire par une simple augmentation de la pression sur les entreprises structurées et les salariés qui paient leurs impôts régulièrement ; il doit s’accompagner d’une extension de la base des assujettis, de la lutte contre l’évasion fiscale, de la réduction des activités non déclarées et de l’amélioration de la conformité fiscale.
Par ailleurs, la rationalisation des dépenses ne signifie pas nécessairement réduire les dépenses sociales ou repousser les investissements productifs, mais nécessite plutôt une révision des sources de gaspillage, une amélioration de la rentabilité des projets et un lien entre les crédits budgétaires et les résultats atteints.
Endettement… La diminution de son ratio au PIB suffit-elle ?
Le programme gouvernemental vise à mettre la dette publique sur une trajectoire descendante pour atteindre environ 62 % du PIB d’ici 2031. Cet objectif reflète une volonté de réduire les pressions que le service de la dette pourrait imposer sur le budget dans les années à venir.
Cependant, l’évaluation de la durabilité de la dette ne s’arrête pas à ce seul ratio ; elle englobe également le coût de l’emprunt, les délais de remboursement, la structure de la dette intérieure et extérieure, ainsi que le montant que le trésor doit refinancer chaque année.
De plus, une diminution du ratio de la dette par rapport au PIB peut partiellement être réalisée grâce à la croissance économique, même si le montant de la dette ne diminue pas proportionnellement. Par conséquent, le suivi financier du programme doit contenir des données claires sur l’évolution de la dette en termes de valeur, de coûts de service et de besoins de financement annuels.
Cette question revêt une importance particulière compte tenu de la multiplicité des engagements d’investissement et sociaux de l’État. Plus le coût du service de la dette augmente, plus l’espace budgétaire pour financer l’éducation, la santé, les infrastructures et les programmes de protection sociale se réduit.
Ainsi, le véritable défi ne doit pas se limiter à atteindre un taux d’endettement précis, mais consiste à garantir que l’emprunt ne devienne pas un fardeau limitant la capacité de l’État à répondre aux besoins économiques et sociaux à venir.
Investissement privé… Un enjeu qui ne se résout pas uniquement par des engagements
Parmi les objectifs énoncés dans le programme gouvernemental figure l’augmentation de la contribution du secteur privé à deux tiers de l’investissement national, tout en continuant à activer le pacte d’investissement, à accélérer les projets contractés, à réformer les centres régionaux d’investissement, et à faciliter le financement, la garantie et l’accès aux marchés publics.
Cette orientation traduit une volonté de faire des entreprises privées un moteur principal de l’investissement, de la création de richesses et d’emplois, tout en allégeant la pression sur l’investissement public.
Cependant, atteindre ce ratio nécessite de traiter les facteurs influençant la décision d’investir, à savoir la clarté des cadres juridiques, la stabilité du système fiscal, la facilité d’accès au financement, la réduction des délais de paiement, l’amélioration de l’accès à la propriété économique, ainsi que la garantie d’une concurrence loyale et d’égalité des chances.
De plus, élargir le rôle du secteur privé ne devrait pas se limiter à accroître le volume des investissements, mais doit également être lié à la qualité des projets financés, à leur capacité à contribuer à l’industrialisation locale, à la transmission de technologies, à la création d’emplois stables et au développement des exportations.
Il demeure également essentiel de définir comment sera mesurée la contribution du secteur privé, de distinguer entre les investissements annoncés et ceux réellement réalisés, ainsi qu’entre les projets ayant bénéficié de mesures incitatives et ceux ayant atteint la phase de production et commencé à générer une valeur ajoutée pour l’économie nationale.
Engagements sociaux et examen de la capacité de financement
Il est impossible d’évaluer le volet financier sans tenir compte des engagements sociaux contenus dans le programme gouvernemental, qu’il s’agisse d’améliorer le pouvoir d’achat, de réformer l’impôt sur le revenu, de revoir les systèmes de retraite, d’augmenter progressivement le minimum des pensions, ou de renforcer les programmes de soutien social.
Ces mesures peuvent avoir des impacts directs sur le revenu des ménages et leur niveau de vie, mais elles soulèvent en contrepartie des questions concernant leur coût total, leurs sources de financement et leur durabilité à moyen et long termes.
Il en va de même pour les investissements destinés à la santé, à l’éducation et aux infrastructures. Il ne suffit pas d’annoncer des objectifs sociaux ambitieux sans définir les budgets alloués, les délais de mise en œuvre, et les ressources humaines et financières nécessaires pour garantir leur pérennité.
D’un point de vue financier, il est impératif de distinguer les mesures qui augmentent les dépenses de manière permanente de celles dont le coût est temporaire, ainsi que de celles qui peuvent être financées par une réorganisation des priorités et celles nécessitant des ressources supplémentaires.
Cette distinction est d’autant plus cruciale que le financement des engagements sociaux ne doit pas se faire au détriment des investissements productifs, tout comme le maintien des équilibres financiers ne doit pas devenir un prétexte pour retarder des réformes fondamentales dans des secteurs ayant un impact direct sur le développement humain.
Les institutions publiques et la lutte contre le privilège… Des ressources nécessitant gouvernance
Le programme gouvernemental s’appuie également sur l’augmentation de la contribution des établissements et entreprises publics, parallèlement à la poursuite de la restructuration du portefeuille public et à l’amélioration de la situation financière de ces institutions.
Cette orientation pourrait aider à améliorer la rentabilité des actifs publics et leur contribution au financement de l’investissement, à condition qu’elle s’accompagne de réformes en matière de gouvernance et de gestion, d’une clarification des responsabilités et d’une évaluation régulière des performances.
Cependant, il convient d’être prudent en considérant les institutions publiques comme une source automatique de ressources supplémentaires ; leur contribution durable aux finances publiques dépend de leur capacité à améliorer leur performance économique, à maîtriser leurs coûts, à développer leurs services et à éviter l’accumulation de déséquilibres financiers.
Cette question est également liée à la réforme du climat des affaires et à la lutte contre le monopole et la médiation non productive, car une concurrence équitable aide à orienter les ressources vers les projets les plus productifs et limite la formation de rentes qui ne correspondent pas nécessairement à une valeur économique et sociale réelle.
Dans ce sens, la lutte contre le privilège n’est pas seulement un slogan pour assainir la vie économique, mais peut constituer une approche pour améliorer l’allocation des ressources, renforcer la concurrence et élargir les opportunités d’investissement pour les petites et moyennes entreprises.
Le besoin d’un budget mesurable et responsable
Le programme gouvernemental de Fatima Zahra Mansouri propose des objectifs financiers et économiques clairs en termes de grands indicateurs : un taux de croissance annuel moyen de 5 %, une inflation limitée à 2 %, un déficit ne dépassant pas 3 % du PIB, et un endettement sur une trajectoire descendante vers 62 % d’ici 2031.
Cependant, ces indicateurs demeurent des objectifs déclarés et non des résultats réalisés. Le véritable test pour le gouvernement sera sa capacité à les transformer en une trajectoire financière cohérente, alliant développement des ressources, rationalisation des dépenses, stimulation de l’investissement et financement des engagements sociaux.
Pour ce faire, il serait utile que le gouvernement accompagne son programme d’un calendrier annuel déterminant l’évolution des recettes, des dépenses, du déficit et de l’endettement, ainsi que des indicateurs mesurant les investissements réalisés, les emplois créés, la rentabilité des dépenses publiques et les avancées réalisées dans les réformes fiscales.
La publication de bilans périodiques détaillés, permettant de comparer les objectifs aux résultats, renforcerait la transparence et fournirait au parlement et à l’opinion publique des outils objectifs d’évaluation de la performance gouvernementale.
En effet, le défi financier ne concerne pas seulement la possibilité d’atteindre les chiffres ciblés, mais aussi le coût pour y parvenir, la manière dont les fruits de la croissance sont répartis et la capacité de l’économie nationale à générer des ressources durables garantissant le financement des ambitions sociales sans affaiblir les équilibres financiers.




