Commission sans femmes… Quel message le Conseil national de la presse souhaite-t-il transmettre ?

Par Khadija Lakour
Présidente de l’Organisation des femmes harakies
L’installation de la commission temporaire chargée de mener les missions du Conseil national de la presse, le vendredi 24 juillet 2026 à Rabat, n’était pas un simple acte administratif passé sous silence. Avec l’entrée en vigueur de la loi n° 09.26 relative à la réorganisation du Conseil national de la presse, ce moment revêtait une signification symbolique et institutionnelle majeure. La première étape de ce processus de transition était attendue pour refléter l’esprit de la constitution marocaine, en particulier les valeurs d’égalité, de parité et d’équité des chances.
Cependant, la composition annoncée était complètement dépourvue de femmes : cinq membres, tous des hommes, avec Hassan Jabber à la présidence, et Abdulghani Bardi, Mohammed Benkaddour, Abdulrahim Areefi, et Yassine Alami. Cette situation, surprenante, soulève de nombreuses questions sur la place des femmes dans les postes décisionnels au sein des institutions d’organisation autonome au Maroc.
Cette commission, en tant qu’entité transitoire, assumera des tâches aussi essentielles que celles du conseil permanent : exercer les prérogatives du Conseil national de la presse, superviser la préparation des élections des représentants des journalistes professionnels, veiller à la désignation des représentants des éditeurs de journaux, et organiser diverses opérations liées à la constitution du nouveau conseil jusqu’à l’annonce des résultats finaux.
Cela signifie que les décisions cruciales qui façonneront le prochain conseil et régiront les règles du jeu concernant la représentation des journalistes et des éditeurs seront prises en l’absence totale de toute voix féminine. Cette configuration actuelle est plus qu’un simple détail formel ; elle instaure, dès le départ, une logique d’exclusion qui pourrait se répercuter sur les étapes ultérieures de ce parcours.
On pourrait faire valoir, d’un point de vue juridique, que le texte régissant la commission temporaire n’impose pas explicitement la présence de femmes dans sa composition, et cela est vrai d’un point de vue littéral.
Cependant, cette réponse reste insuffisante et peu convaincante, car la loi n° 09.26 elle-même, qui a réorganisé le Conseil national de la presse, a suivi une tout autre direction en renforçant la représentation des femmes au sein du conseil permanent : elle stipule la répartition d’au moins trois sièges pour les journalistes féminines parmi les représentants des journalistes, et oblige les organisations professionnelles d’éditeurs bénéficiant de plus d’un siège à inclure au moins une femme parmi eux.
Cela indique que le législateur était pleinement conscient de la nécessité d’assurer la présence des femmes dans les instances du conseil, considérant cela comme une partie intégrante de la philosophie de la réforme dans son ensemble, et non comme un simple aspect accessoire.
Comment, alors, peut-on légitimer l’installation d’une commission transitoire chargée de préparer le nouveau conseil, et d’exercer effectivement ses prérogatives complètes durant cette période sensible, sans qu’aucune femme ne soit incluse ? N’est-ce pas un paradoxe flagrant avec l’esprit même de la loi, même si cela ne contredit pas sa lettre ?
Respecter la loi ne se limite pas à une simple conformité à son texte littéral ; cela exige également de prendre en compte ses objectifs et les valeurs qui la sous-tendent. Lorsque le législateur, à travers le texte permanent de l’institution, veille à renforcer la représentation des femmes, le message est clair : il est impensable d’imaginer une gouvernance moderne et équilibrée pour le secteur de la presse sans une participation réelle des femmes dans les instances décisionnelles, à commencer par le premier élément de cette construction institutionnelle.
De plus, la constitution marocaine, dans son article 19, ne se contente pas d’énoncer une égalité formelle entre les femmes et les hommes, mais appelle explicitement les autorités publiques à œuvrer à la réalisation du principe de parité dans divers postes de responsabilité. Ainsi, il était normal, voire attendu que cet esprit constitutionnel se reflète dans la première décision concernant la formation d’une commission transitoire de cette ampleur et de ces prérogatives, au lieu d’exclure complètement les femmes.
La parité, telle que définie par la constitution, n’est pas un privilège accordé aux femmes ni une faveur accordée par quiconque, mais un droit constitutionnel et un choix démocratique visant à améliorer la qualité des décisions publiques et à renforcer la légitimité des institutions elles-mêmes.
Personne ne peut prétendre que le paysage médiatique marocain souffre d’un manque de compétences féminines qui pourrait justifier cette absence. La presse marocaine regorge de journalistes, de rédactrices, de professeur.e.s d’université et d’expert.e.s en médias et en droit, qui possèdent une expérience et une crédibilité considérables, et qui ont contribué de manière significative au développement de la profession, à la défense de son éthique et de son indépendance.
Ainsi, l’absence totale de femmes dans cette commission ne peut pas être interprétée comme résultant d’une pénurie de compétences ou d’un manque de mérite. Elle soulève plutôt une question réelle et pressante quant à la présence d’une culture de véritable parité dans le processus de prise de décision, indépendamment de ce que déclarent les textes et les discours officiels.
Il est d’autant plus surprenant que cette exclusion ait lieu à une époque où il est inacceptable d’écarter les femmes d’un domaine tel que celui de la presse et des médias, qui devrait a priori être un pouvoir défendant les droits, une tribune pour plaider en faveur de l’égalité, et un outil pour mettre en œuvre les droits constitutionnels sous toutes leurs formes.
Lorsque les femmes sont exclues d’une instance chargée d’organiser ce secteur, il ne s’agit pas seulement d’une question symbolique ; cela révèle un paradoxe structurel entre la fonction déclarée de l’institution et sa composition réelle.
C’est un message négatif qui s’ajoute à d’autres, dans un contexte de coalition gouvernementale qui, depuis le début de son mandat, a écarté l’approche de genre dans ses dimensions politiques, juridiques, économiques, sociales et culturelles, malgré les engagés déclarés dans le discours officiel à cet égard.
La question, en substance, n’est pas celle des quotas ou d’une concession accordée aux femmes à titre exceptionnel, mais bien celle de la cohérence entre la constitution, la loi et la pratique. La vraie réforme ne se mesure pas seulement aux principes nobles exprimés dans les textes, mais à la mesure dans laquelle ces principes se reflètent véritablement dans les décisions et les nominations concrètes. Les institutions ne tirent pas leur légitimité uniquement du respect des textes, mais aussi de leur capacité à incarner les valeurs pour lesquelles elles ont été initialement créées et protégées.
Ainsi, la responsabilité aujourd’hui va au-delà du simple commentaire et de l’analyse, elle requiert une action. Si l’absence de représentation féminine dans la commission temporaire qui supervisera elle-même la constitution du nouveau Conseil national de la presse est une réalité, qu’attendre alors de la composition de ce même conseil après l’élection de la moitié de ses membres et la nomination de l’autre moitié ?
Cette question appelle une vigilance précoce, plutôt qu’une attente passive quant à l’évolution de la situation. Il en ressort un besoin urgent de mobiliser les organisations féminines partisanes, ainsi que les acteurs de la société civile, pour susciter un débat public nécessaire sur ce sujet, avant que l’exception ne devienne la norme, et avant que les autres étapes de ce parcours de transition ne soient complétées selon la même logique.
Cette commission aurait pu être un message fort affirmant que le Maroc est réellement engagé dans la consolidation de la parité et de l’égalité des chances, et que les compétences féminines méritent d’avoir la place qui leur revient dans les postes décisionnels. Malheureusement, la composition annoncée a envoyé un message tout à fait contraire à des milliers de journalistes marocaines, signifiant que le succès professionnel, la compétence et l’expérience ne suffisent peut-être pas à elles seules à accéder à des postes de responsabilité, tant que la volonté réelle d’inclure les femmes dans la prise de décision est absente ou entravée. Rester une commission temporaire sans aucune femme, en 2026, n’est pas simplement un détail passager ou protocolaire, mais un indicateur qui mérite d’être examiné et révisé, ainsi qu’un message institutionnel qui aurait pu être évité par une décision reflétant l’esprit de la constitution, en accord avec la philosophie de la loi, et affirmant que la parité n’est pas un slogan à brandir dans les textes et les discours, mais une pratique institutionnelle qui se teste précisément au moment de la prise de décision.




