Akhannouch s’en va… La grande question reste : Quel Maroc souhaitons-nous ?

Par Khadija Lakour, Présidente de l’Organisation des Femmes Mouvementistes
Le mandat gouvernemental dirigé par Aziz Akhannouch n’a pas été une simple parenthèse dans la gestion des affaires publiques, ni une simple évaluation à résumer en chiffres et en projets successifs.
Il a constitué, essence même, un moment politique révélateur, redonnant sa place aux grandes questions du Maroc : quel modèle économique souhaitons-nous ? Quelle conception de l’État social aspirons-nous ? Comment concilier les impératifs de croissance et les nécessités de la justice ? Et où se situe le citoyen, le jeune, la femme, et la région dans le projet de développement national ?
Il convient tout d’abord de souligner que l’évaluation de cette phase ne doit en aucun cas se réduire à un jugement sur la personne du Chef du gouvernement.
Le débat politique à venir ne devrait pas se limiter à un questionnement étroit : qui gouvernera ? Il doit s’élever à une question plus profonde et plus responsable : quel Maroc voulons-nous construire ?
Le Chef du gouvernement, malgré sa pleine responsabilité constitutionnelle et politique, n’a pas agi en dehors de son environnement : il était à la tête d’une majorité parlementaire qui a également assumé une responsabilité collective dans la définition des priorités, la formulation des choix et la défense de ceux-ci auprès de l’opinion publique.
Le véritable débat ne concerne donc pas l’évaluation de la performance d’un individu, mais l’évaluation des choix de l’ensemble de la majorité gouvernementale, qui a porté une vision économique et sociale particulière et assume aujourd’hui la responsabilité politique collective de ses succès comme de ses échecs.
L’équilibre constitutionnel à l’épreuve de la réalité
Le retour à la référence constitutionnelle constitue une entrée nécessaire pour comprendre la nature de ces choix. La Constitution de 2011 n’a pas placé le Maroc dans un modèle libéral pur soumis uniquement à la logique du marché, ni n’a consacré un modèle interventionniste excluant l’acteur économique privé.
Elle a plutôt choisi un équilibre délicat entre la liberté d’initiative, le rôle de l’État dans la réglementation et l’organisation, la solidarité sociale, la réduction des inégalités sociales et territoriales, la responsabilité rendue à la comptabilité, et l’ancrage d’une bonne gouvernance.
La question qui se pose avec insistance aujourd’hui est : les choix adoptés durant ce mandat ont-ils préservé cet équilibre constitutionnel entre efficacité économique et justice sociale, ou la balance a-t-elle penché vers l’un des deux aspects ?
La majorité gouvernementale a misé sur la priorité accordée à l’investissement, à l’attractivité de l’économie nationale et à la promotion du secteur privé en tant que moteur principal de la croissance, selon un raisonnement économique selon lequel la création de richesse précède sa répartition.
Un raisonnement qui a sa justification. Mais la question qui dépasse cela aujourd’hui est : est-il suffisant de produire de la richesse pour garantir le développement, ou le véritable défi réside-t-il dans la manière dont ses effets sont répartis au sein de la société ?
De « combien avons-nous investi ? » à « que produit cet investissement ? »
Les rapports de la Banque mondiale et de l’Organisation de coopération et de développement économiques montrent que le Maroc a réalisé des avancées considérables dans les infrastructures, la stabilité économique et les réformes structurelles.
Toutefois, ils soulignent, en revanche, des défis persistants : la faiblesse de la capacité de croissance à créer suffisamment d’emplois, l’urgence d’améliorer la productivité, et le besoin de renforcer la contribution des petites et moyennes entreprises au tissu économique.
Le Conseil économique, social et environnemental est allé plus loin, affirmant que le problème ne réside plus dans la taille des investissements mais dans leur rentabilité économique et sociale.
La question n’est plus « combien avons-nous investi ? », mais : qu’ont produit ces investissements en termes d’emplois ? Qu’ont-ils généré en termes de mobilité sociale réelle ? Qu’ont-ils apporté au bénéfice des jeunes, des femmes et des régions ?
Il se pose alors une question fondamentale à tous les acteurs politiques, aujourd’hui et demain : voulons-nous une économie mesurée uniquement par la taille de ses grands projets, ou une économie évaluée par sa capacité à générer de vraies opportunités pour les larges couches de la population ? Le Maroc a besoin d’investissements majeurs, mais il a également besoin d’une économie plus ouverte aux petites entreprises, à l’initiative des jeunes, et aux capacités locales dans toutes les régions ; car le développement ne peut être construit à partir de centres économiques limités, mais à partir d’un large réseau d’acteurs capables de créer de la valeur partout dans le pays.
Gouvernance et rente : la question des règles, pas des personnes
Cette problématique est liée à la question de la gouvernance économique, des rentes et de la concurrence. Le débat ici ne doit pas se résumer à des personnes spécifiques, mais doit s’orienter vers la nature des règles qui régissent l’économie dans son ensemble. La véritable question est : le système économique actuel garantit-il l’égalité des chances pour tous les acteurs ? Ouvre-t-il la voie à l’émergence de nouveaux entrepreneurs et de jeunes issus de milieux économiques traditionnels, ou limite-t-il les opportunités aux mêmes cercles ?
Le Conseil supérieur des comptes a souligné dans plusieurs rapports l’importance d’améliorer l’efficacité des politiques publiques, de lier la responsabilité à la comptabilité et d’évaluer l’impact réel des programmes publics sur la vie des citoyens. En effet, l’État stratégique n’est pas celui qui remplace l’économie, ni celui qui laisse le marché fonctionner sans régulations, mais celui qui dirige le développement et garantit une justice des chances entre tous ses citoyens.
L’État social : protection ou émancipation ?
Au cœur de ce débat, la notion d’État social se profile comme l’une des grandes thématiques de cette période. Il ne fait aucun doute que l’universalisation de la protection sociale représente un enjeu historique majeur dans le processus de construction de l’État social au Maroc.
Cependant, le succès de cet enjeu soulève des questions plus profondes qu’il n’y paraît : l’État social est-il uniquement celui qui fournit des soutiens et des aides ? Ou est-ce plutôt l’État qui permet au citoyen de posséder les conditions de son autonomie et de son intégration pleine dans la société et l’économie ?
Peut-on parler d’un véritable État social sans une école publique de qualité, un système de santé efficace, et des services publics accessibles au même niveau pour tous les citoyens ?
La protection sociale, malgré son importance croissante, ne peut substituer au développement ; la société a besoin non seulement de ceux qui la protègent de la vulnérabilité, mais, avant tout, de politiques qui empêchent la production de cette vulnérabilité dès le départ.
Les jeunes : une crise d’intégration avant toute chose
La question des jeunes reste l’un des plus grands tests auxquels est confronté l’ensemble du modèle marocain. Le phénomène des jeunes qui ne travaillent pas, n’étudient pas, et ne suivent pas de formation révèle une crise d’intégration économique et sociale profonde, que ni les discours ni les chiffres seuls ne sauront résoudre.
Les estimations varient selon les catégories d’âge retenues : le Haut Commissariat au Plan évoque environ 1,5 million de jeunes entre 15 et 24 ans dans cette situation, tandis que d’autres approches, prenant en compte des tranches d’âge plus larges, estiment que le nombre total pourrait atteindre près de 4 millions de jeunes Marocains.
Quelles que soient les méthodes de calcul, le message politique reste identique et clair : une grande partie de la jeunesse de ce pays se retrouve en dehors des parcours normaux de l’éducation, de la formation et de l’emploi.
La question la plus pressante ici est : quel nouveau contrat social offrons-nous à des jeunes qui ne nécessitent pas uniquement de l’aide, mais qui ont surtout besoin d’une vision claire, d’une confiance mutuelle, et d’une réelle place dans le projet national ?
Les femmes : une question de développement avant d’être une question d’équité
Quant à la question des femmes, elle reste l’une des plus révélatrices des limites du modèle de développement actuel. En dépit des avancées juridiques et institutionnelles réalisées au cours des deux dernières décennies, la participation économique des femmes demeure remarquablement faible : les données du Haut Commissariat au Plan indiquent que le taux d’activité des femmes frôle les 19 %, contre plus de 68 % chez les hommes.
Ce fossé n’est pas simplement une question d’égalité morale, mais demeure avant tout une question de développement économique prédominante : comment peut-on bâtir une économie moderne et compétitive si la moitié de la société est exclue du cycle de production et de la valeur ajoutée ?
Peut-on évoquer un développement global sans un véritable émancipation économique des femmes ? Est-il acceptable que la question féminine reste cantonnée dans le domaine de « la question sociale », plutôt que de constituer un levier stratégique central pour l’ensemble du développement national ?
Justice territoriale : de l’inégalité au principe d’égalité des opportunités
La justice territoriale constitue par ailleurs un défi central tout aussi crucial. Le nouveau modèle de développement a fait de la réduction des écarts entre les territoires l’un de ses objectifs fondamentaux et affichés.
Cependant, la réalité sur le terrain continue de révéler des disparités criantes entre les zones bénéficiant d’un concentré d’investissements et d’opportunités, et d’autres qui continuent de lutter contre des difficultés structurelles en matière d’emploi, de services et d’infrastructures de base.
La question se pose ici de manière cruciale : voulons-nous un Maroc où les talents et les jeunes sont contraints de quitter leurs régions d’origine en quête de réussite ailleurs ? Ou un Maroc où chaque région est capable, par elle-même, de produire ses propres opportunités et richesses ?
Le monde rural, dans ce contexte, ne doit pas être perçu uniquement comme un espace nécessitant un soutien, mais comme un espace capable de créer de la richesse, à condition de bénéficier de politiques adéquates, d’investissements réels dans l’humain, et de véritables soutiens aux économies locales.
Quel Maroc voulons-nous ?
Le Maroc possède aujourd’hui des atouts considérables : une stabilité institutionnelle solide, une position géopolitique stratégique, des infrastructures avancées et une réelle capacité à attirer les investissements.
Cependant, le défi à venir ne se limite pas à accélérer le rythme de la croissance, mais à rendre cette croissance plus inclusive et équitable, pour que ses fruits parviennent réellement à ceux qui en ont besoin et non seulement à ceux qui possèdent les moyens d’y parvenir.
C’est pourquoi le débat politique à venir ne devrait pas se réduire à une question étroite : qui va gouverner ? Mais doit s’élever à une question plus profonde et plus responsable : quel Maroc voulons-nous construire ?
Souhaitons-nous un Maroc dont la force ne serait mesurée que par le volume de ses investissements et de ses grands projets ? Ou un Maroc dont la puissance serait également évaluée par sa capacité à offrir des opportunités équitables à sa jeunesse, à émanciper ses femmes, à réaliser la justice entre ses régions, et à bâtir une nouvelle confiance entre le citoyen et ses institutions ?
Le véritable enjeu de la période à venir n’est pas de changer simplement de gouvernement ou de renouveler une majorité parlementaire, mais, en profondeur, d’ouvrir un débat sociétal sincère et audacieux sur les choix majeurs qui détermineront les contours du Maroc dans les décennies à venir.




